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J’ai fait un rêve

J’ai fait un rêve! Oui je sais ce que vous pensez, et alors? Alors, cela fait maintenant deux ans jour pour jour que je n’ai plus fait un seul rêve. Depuis l’enterrement de Maman pour être exact. J’avais huit ans quand elle est morte. Une maladie aussi définitive que brève. A peine le temps de se dire adieux qu’elle n’était déjà plus là. Je me souviens encore avoir vu rentrer Papa dans ma chambre. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Mais ce jour-là, comme un petit enfant, il est entré en pleurant. Il s’est assis sur le lit, juste à côté de mes jouets. Il m’a regardé. Et j’ai su! Oh oui j’ai su, il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles vous savez? Alors c’est moi qui l’ai pris dans mes bras et qui ai tenté de le consolé. Ce jour-là nous avons silencieusement fait un pacte lui et moi. Le pacte de vivre, non pas de survivre mais de vivre, pour Maman.

Pourquoi je vous dis tout ça? Parce que depuis ce jour je n’ai pas fait une seule nuit sans cauchemars. De toutes les sortes, des petits, des grands. Des horribles qui m’ont tenu éveillé jusqu’au petit matin, des courts mais qui revenaient dès que je fermais l’œil à nouveau. Les premiers temps j’ai beaucoup pleuré lorsque je me réveillais la nuit. Hurlé aussi, plus d’une fois. Papa a essayé de m’aider mais sans grand succès. Il me réconfortait, mais la nuit suivante ça recommençait, encore et encore… J’ai cru devenir fou. D’ailleurs on m’a forcé à aller voir un docteur. Il devait m’aider à gérer mes angoisses. Mais la seule chose qu’il a réussi à faire c’est à se faire détester. Il voulait que j’enterre Maman de mon esprit. Qu’elle disparaisse un temps de ma mémoire. Mais ça aurait été la perdre une deuxième fois, et ça je n’en étais pas capable. Alors je l’ai expliqué à Papa. Et il m’a compris. On a essayé ensuite des méthodes plus douces, de reprendre un rituel avant d’aller se coucher. Même de me laisser veiller tard parfois. Mais rien n’a jamais vraiment marché malheureusement. Sauf que petit à petit, j’ai appris à gérer ces cauchemars. Ils continuaient à me réveiller la nuit bien entendu, mais je savais qu’ils n’étaient rien d’autre que des mauvais rêves. Et puis surtout ils me permettaient de revoir Maman.

Elle était présente dans chaque cauchemar que je faisais. Au tout début elle n’était qu’une ombre, mais je la sentais. Puis au fur et à mesure je l’ai vu. Elle n’était jamais très loin. Mais toujours hors de portée. Chaque fois, il y avait quelque chose qui m’empêchait de m’approcher, de la toucher. J’ai eu la sensation que ces cauchemars étaient vivants plus d’une fois. Comme si les ombres essayaient de la contenir, de lui retirer le droit de venir me voir. J’ai longtemps eu du mal à décrire ces ombres. Froides, glacées même, elles n’avaient que des formes indistinctes. Pourtant toujours elles m’effrayaient. La mort était omniprésente dans mes songes. Que ce soit par des monstres issus de mes peurs enfantines, ou par des incarnations plus ténébreuses encore que la nuit. Combien de fois me suis-je battu contre des mains squelettiques. Tenté de me soustraire à leurs griffes de peur d’être lacéré. J’avais l’impression que si elles me touchaient, la douleur serait bien réelle. Pourtant jour après jour, à mesure que je sentais de plus en plus fort Maman, j’essayais de me battre. De m’enfoncer dans ces recoins obscurs sans forme ni substance.

Jusqu’au jour où Maman a pu me parler. Ce jour-là j’ai senti sa présence comme jamais auparavant. Je me rappelle parfaitement ce cauchemar-là, peut-être parce qu’il a été un tournant, une charnière dans mes nuits. J’avais décidé de m’enfoncer dans la noirceur environnante. Mes mains s’enfonçaient dans ce qui semblait être une substance chaude et visqueuse. Je préfère ne pas imaginer ce que ça pouvait être mais croyez-moi bien j’en ai une vague idée… Une odeur pestilentielle flottait dans l’air et il faisait tellement sombre que je ne voyais rien. Pourtant comme mu par une force invisible, je savais où j’allais. Du moins où je voulais aller. Plusieurs fois j’ai entendu des bruits lugubres, grincements, claquements, cris, allez savoir. Mais ils semblaient s’atténuer à mesure que j’avançais. Jusqu’à ce que je l’entende. D’abord un simple filet de voix, une voix douce, cristalline que j’aurais pu reconnaitre les yeux fermés. Ce qui convenons-en était idéal dans ma situation. Elle chantait cette chanson qu’elle avait l’habitude de fredonner lorsque je me réveillais en pleurs la nuit. Tout d’un coup, je me suis senti plus sûr de moi. Je me dirigeais vers cette voix et je commençais à percevoir des formes. Lentement une étrange lumière semblait irradier de moi et repousser les ténèbres environnantes. Au point que j’ai pu avancer sans plus rien toucher. Une route pavée s’ouvrait devant moi.

Je l’ai suivi, et à mesure la chanson s’est faite plus forte, plus claire aussi. Quand tout à coup, comme dans un grand éclair de lumière, elle est apparue. Maman était là, assise par terre. Son regard s’est dirigé vers moi et j’ai vu des larmes couler sur ses joues.

-Mon petit cascadeur, tu es là…

C’était la seule à m’appeler ainsi, tout doute était envolé. C’était bien Maman. Je me suis précipité en avant, mais avant que je l’atteigne, la noirceur est réapparue, plus forte, comme enragée! Elle a tout recouvert en un instant, et à nouveau j’ai vu ces formes horribles qui se mettaient entre moi et Maman. Elle m’a fait un signe de la main et elle a disparue. C’est à ce moment-là que je me suis réveillé.

Cette nuit-là j’ai pleuré mais pas uniquement de peur, j’ai pleuré parce que j’avais conscience que je venais de vivre quelque chose de très fort. J’aurais voulu qu’elle me touche, qu’elle me prenne dans ses bras, qu’elle me caresse les cheveux comme elle le faisait quand elle était encore parmi nous. Pendant plusieurs jours les cauchemars se sont faits encore plus sombre si tant est que ça soit possible. Je n’ai plus entendu ni vu Maman et j’ai cru que je l’avais perdue à tout jamais. Je n’ai pas osé en parler à Papa, j’avais peur qu’il pense que je devenais vraiment fou cette fois. Et puis vous savez ce que c’est, on trouve toujours des raisons pour expliquer toute sorte de chose. Pourtant j’en étais sûr, c’était elle que j’avais vu, et pas une création de mon imagination. Je me suis senti triste, désespéré. Désemparé même. On m’avait offert de la revoir et on me l’avait reprise. Jusqu’au jour de l’anniversaire de sa mort. Papa avait la tête des mauvais jours. Alors nous avons regardés tous les deux des photos de Maman, des petites séquences vidéo que nous avions tournées avec elle. Ce soir-là nous avons même finis par rire en nous rappelant de bons souvenirs de Maman.

Cette nuit-là, je l’ai senti à nouveau. J’ai eu l’impression qu’elle essayait de rompre le voile de noirceur qui m’entourait. Je l’ai appelé, je me suis dirigé vers ce que je pensais être elle, mais sans jamais la voir. Pourtant l’espoir était revenu, et je me sentais assuré que j’allais la revoir. Chaque nuit était une bataille, chaque cauchemar était une combat. Souvent je terminais sonné, mais parfois j’avais l’impression de m’approcher d’elle. J’ai alors pris l’habitude de regarder quelques photos d’elle avant de m’endormir. Comme si son souvenir pouvait ouvrir la voie vers elle. Et il s’est avéré qu’en effet son souvenir m’a permis de la revoir. Un simple halo lumineux au départ pour tout dire, mais les jours suivants j’ai enfin pu revoir son doux visage. Et chaque fois qu’elle faisait un geste vers moi j’avais l’impression que nous nous rapprochions. Ceci n’a pas empêché les ténèbres d’essayer de s’immiscer entre nous. A de nombreuses reprises j’ai senti le souffle fétide de ce qui rodait dans la noirceur. Plusieurs fois j’ai aussi senti la brûlure de ses griffes. J’avais raison d’ailleurs, cette douleur était bien réelle. Papa s’est inquiété à ce moment-là. Après plusieurs nuits d’affrontements entre les ténèbres et moi, mon corps semblait épuisé. D’une pâleur extrême, j’avais du mal à me lever et à manger. Il a d’abord cru que j’étais malade, mais aucun médecin ne semblait pouvoir expliquer mon état de fatigue. Et je ne pouvais pas lui dire que je me battais pour rejoindre Maman, il aurait eu encore plus peur pour moi.

C’est Maman d’ailleurs qui m’a aidé et qui m’a montré la solution. Je devais regarder en face ces ténèbres. Plus je cherchais à les éviter, plus leurs lacérations me meurtrissaient. Alors une nuit, obéissant à Maman, je me suis campé sur mes deux pieds, face à la noirceur. Et j’ai attendu, le cœur battant à tout rompre. Je sentais Maman dans mon dos, mais je ne la voyais plus. Pourtant chaque fois que des ombres se détachaient pour foncer sur moi, elles n’arrivaient pas à me toucher. Elles semblaient se déliter, comme si la lumière qui me reliait à Maman les faisait fondre. C’est cette nuit-là que j’ai compris que j’avais le pouvoir de rejoindre Maman. Que je pourrais un jour la toucher, la prendre dans mes bras à nouveau. Le reste de ce cauchemar-là n’a pas été si désagréable. Maman s’est remise à chanter sa douce berceuse et moi je restais concentré face aux ténèbres. A partir de ce jour, je n’ai jamais plus été touché par ces griffes et j’ai recommencé à aller mieux. Papa s’est demandé ce qui était arrivé bien entendu. Mais les médecins ont simplement dit que je devais faire une poussée de croissance. Qu’à mon âge c’était normal d’être un peu pâlichon et fatigué. S’ils avaient su la guerre que je menais ils seraient morts de honte de leurs diagnostics tous plus erronés les uns que les autres.

Tout ne s’est pas réglé du jour au lendemain bien entendu. Plus je m’approchais de Maman, plus les ténèbres semblaient folles, et leur colère me submergeait parfois. A plusieurs reprises j’ai cru qu’elles allaient arriver à nous séparer à nouveau Maman et moi. Surtout lorsque j’étais vraiment proche d’elle. Mais j’ai finalement compris qu’il ne fallait pas y aller trop vite. Je restais à distance raisonnable. Assez pour qu’elle me parle, qu’elle me demande des nouvelles de Papa. Qu’on parle à nouveau comme quand j’avais 8 ans. Avant qu’elle ne nous quitte. Plus je parlais avec elle plus j’étais persuadé que ce n’était pas un effet de mon imagination. Un jour elle m’a dit de dire quelque chose de très spécial à Papa, je lui ai promis et à mon réveil j’ai dit la phrase exacte qu’elle m’avait forcée à apprendre par cœur. Papa m’a regardé bizarrement, puis il s’est mis à pleurer. Il m’a demandé comment j’avais pu savoir ça, mais il semblait comme soulagé malgré ses larmes.
Mais laissez-moi vous parler d’hier… Hier soir c’était l’anniversaire de la mort de Maman. Et comme si nous avions envie de créer une nouvelle tradition, nous avons recommencés avec Papa comme l’année dernière. Nous avons tenté de faire vivre un peu le souvenir de Maman. En me couchant j’avais l’impression que si je devais essayer encore de la toucher c’était cette nuit et pas une autre. Lorsque je me suis endormi une douce lumière et une chaleur agréable semblait rayonner de partout autour de moi. Il m’a été facile de la repérer. Je me suis approché d’elle. Pas une once de noirceur aussi loin que portait mon regard, et croyez-moi, cette plaine vide dans laquelle nous étions me permettait de voir loin. Je me suis approché d’elle. Mais arrivé à quelques pas, vu que je n’étais jamais allé plus près, je me suis arrêté. Elle m’a regardé légèrement inquiète elle aussi. Alors j’ai fait les derniers pas. Lentement au début, presque en courant quelques instants plus tard. Je me suis jeté dans ses bras. Elle sentait bon, la même odeur que dans mon souvenir. Elle m’a embrassé, ma serré contre elle. Et m’a susurré tant de belles choses à l’oreille. Je me suis endormi dans ses bras. Et ce matin je me suis réveillé sans avoir fait le moindre cauchemar.

Ce que je ne sais pas expliquer c’est comment la chaine qu’elle avait autour du cou lorsqu’on l’a enterrée s’est retrouvée sous mon oreiller. Peut-être que je lui demanderai cette nuit…