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La liseuse

Ingrid était ce qu’on pouvait appeler une réfractaire à la technologie. Elle ne comprenait pas cet engouement pour tous ces appareils sans vie qui ne lui plaisait pas. Elle préférait de loin les matières nobles, pouvoir toucher la couverture d’un livre, sortir un vinyle de sa pochette de papier. Elle vivait pourtant avec son temps. Impossible pour elle d’aller travailler sans prendre le métro. Mais chaque jour les voyages ressemblaient de plus en plus à de la torture. Elle pouvait parfois regarder de longues minutes comme hypnotisée ces gens pendus à des téléphones, ou à des lecteurs de musique à la qualité incertaine. Elle se sentait mal à l’aise, ne comprenant pas l’exaltation que l’on pouvait avoir pour des choses qui ressemblaient à une perte de temps à ses yeux. Plusieurs fois par semaine elle changeait de livre, le temps passé dans ces tunnels emplis de monde lui permettait de s’adonner à son plaisir de longues heures. Bref, Ingrid avait une vie régulière qui lui convenait très bien.

Jusqu’au jour où elle découvrit cet homme. Un homme sensiblement de son âge qui prenait presque le même trajet qu’elle. Tous les jours il s’asseyait non loin d’elle, mais sans un regard ou un sourire. Elle mettait sur le compte du hasard ces longues séances de transports en commun partagées. Les premières fois elle ne fit pas plus attention à lui qu’à tous les autres usagers. Mais le temps passant elle se surprit à le dévisager, à le regarder avec attention. Il était tout le temps concentré sur un appareil grand comme un magazine, ce que l’on appelait ces temps-ci, des tablettes. Parfois il souriait, parfois il semblait totalement absorbé. Elle imaginait toute sorte de jeux plus avilissant ou plus décérébré les uns que les autres, et lorsqu’elle reprenait conscience de l’observer trop longuement elle rosissait un peu en replongeant dans son livre.

Ce jour-là, la journée avait été particulièrement pénible. Les gens semblaient comme énervés par une sorte de folie animale qui emplissait l’air ambiant. Alors qu’elle était complètement prise par sa lecture, elle sentit un poids sur ses épaules. Levant la tête elle vit que l’homme qu’elle croisait tous les jours la regardait. Son regard la transperçait comme s’il pouvait voir à travers elle. Elle sentit ses joues rougir intensément. Ne pouvant le soutenir, elle rompit ce long regard brusquement pour replonger dans son livre. Impossible pour elle d’arriver à terminer la ligne qu’elle était en train de lire. Elle la relisait depuis la vingtième fois au moins sans en saisir le sens. Son esprit totalement embrumé elle en oublia presque de descendre à son arrêt. Se levant brusquement elle fit tomber son livre sur le siège qu’elle venait de quitter. Et ce n’est qu’une fois la porte de son appartement fermée, adossée contre le mur, se laissant glisser jusqu’à se retrouver assise dans le couloir de l’entrée qu’elle s’en rendit compte.

Prenant sa tête entre ses mains elle se mit à rire. Comment pouvait-elle être troublée à ce point par un regard. Avec dépit elle choisit un autre livre pour son trajet du lendemain et ne trouva le sommeil qu’après de longues minutes à ressasser ce regard pénétrant. S’installant à sa place habituelle, elle sortit son livre lorsqu’elle aperçut que quelqu’un lui tendait une couverture qu’elle connaissait bien. Levant les yeux elle vit l’homme au regard troublant qui tenait son livre. Lui souriant elle tendit la main et le saisit, mais il semblait ne pas vouloir le lâcher.

– Excusez-moi, je crois que c’est à vous.

– Oui en effet j’ai dû le faire tomber dans ma précipitation hier, dit-elle en rougissant à nouveau.

– Puis je m’assoir à côté de vous? Je voudrais vous montrer quelque chose.

Surprise par cet échange elle lui indiqua d’un signe de tête la place située en face d’elle sans pouvoir répondre.

– Vous savez, je vous ai souvent vu dans ce métro, et je dois vous dire que je n’ai jamais su comment vous aborder. Vous lisez beaucoup n’est-ce pas?

– Oui j’aime les livres, j’aime partager pendant un moment des émotions, des voyages

– Des sensations qui permettent de vivre mille et une vies différentes finit-il à sa place.

– Oui c’est ça…

Le regardant comme si elle le voyait pour la première fois elle lui sourit timidement.

– J’aime lire moi aussi, lui dit-il. Grâce à ça indiqua-t-il en montrant sa tablette. C’est pratique et puis c’est plus difficile à perdre je dois dire.

Son regard pétillant la mit à l’aise, et elle sentit un frisson très agréable la parcourir.

– Vous vouliez me montrer quelque chose?

Il lui tendit la tablette, elle reconnut immédiatement le livre qu’il venait de lui rendre.

– Je lis souvent la même chose que vous. Je regarde la couverture et je me le procure. Vous avez de très bons gouts, très hétéroclites, mais qui me conviennent très bien.

A la fois flatté et légèrement inquiète elle se demandait où il voulait en venir.

– Tenez, lisez ceci je vous prie.

Prenant la tablette de ses mains elle se mit à lire un étrange poème. A mesure que les vers défilaient elle se rendit compte qu’elle en était l’héroïne. Se laissant subjuguer par les mots elle oublia les gens autour jusqu’à la dernière ligne. Reprenant son souffle comme si elle avait lu en apnée elle n’osait regarder l’homme qui semblait attendre patiemment.

– C’est très beau, merci… Et vous écrivez très bien.

L’homme reprit la tablette, et avec son stylet il y nota un numéro et une adresse, avant de la lui tendre et de se lever. Prise de court Ingrid le regarda sortir de la rame de métro à un arrêt qui n’était pas le sien. Le soir même, une fois rentrée chez elle, elle alluma l’appareil et appela son inconnu. Ils passèrent toute la nuit à discuter comme si ils se connaissaient depuis longtemps. Lorsqu’elle raccrocha elle regarda la tablette, et découvrit que ces appareils qu’elle estimait sans vie pouvaient avoir une âme…