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Le mouchoir de déshonneur

Le petit mouchoir blanc semblait suspendu. Comme un papillon se laissant glisser sur l’air, il flotta quelques instants avant d’atterrir devant ses pieds. Arthur se baissa pour le ramasser délicatement. Dans la foule qui le précédait impossible de savoir à qui il appartenait.

Le portant vers ses yeux pour mieux le regarder il emplit ses narines d’un doux parfum sucré. Des initiales étaient brodées, ainsi que des armoiries. D’une blancheur virginale le lin s’était tâché au contact du sol. Arthur leva les yeux, essayant d’imaginer qui pouvait bien être le ou la propriétaire. La foule dense se croisait et se mélangeait lui faisant tourner la tête.

Le pliant avec délicatesse il le mit dans sa poche et se rendit à son rendez-vous avec le Duc. Leurs affaires réglées, il sortit le mouchoir et le montrant, demanda:

–          Sauriez-vous à qui peuvent bien appartenir ces armoiries?

Le duc chaussa des verres de lecture.

–          Et bien je crois que ce sont celles de Madame de Fornelle. Laissez-moi voir je vous prie.

Approchant le mouchoir de ses yeux il le présenta aux dernières lueurs de la journée.

–          Oui en effet je vous confirme, ce sont les armes de la famille Fornelle, et les initiales correspondent.

–          Merci, où puis-je trouver cette Madame de Fornelle?

–          Je vais vous y faire conduire si vous le souhaitez. Maxime! Veuillez faire venir un fiacre pour Mr et faites le conduire chez les de Fornelle voulez-vous?

Arthur assit sur le cuir matelassé de la cabine se demandait encore comment il allait aborder le sujet. La main dans sa poche il caressait le tissu du mouchoir comme pour se donner de l’assurance.

*

Ouvrant les yeux une larme vint perler sur sa joue. Le froid vif de l’hiver le ramena dans le présent. Il marchait tel un robot au décompte de l’arbitre du duel. Le nombre de pas réglementaire était atteint. Se retournant il prit la claque cinglante du vent en plein visage. Les flocons voltigeaient autour de son visage comme autant de petits mouchoirs blancs. Levant son épée il salua l’homme qui lui faisait face. Celui-ci n’était que hargne. Il semblait agité de tremblements violents dont le froid ne semblait pas la cause. Arthur zébra l’air de sa lame il signifia ainsi qu’il était prêt. Son adversaire fit de même avec une telle force que l’air sembla vibrer autour de lui, envoyant tournoyer les flocons dans une gigue folle.

Arthur respirait calmement, le froid brûlant ses poumons à chaque goulée d’air. L’instant où l’arbitre allait donner le signal approchait et pourtant son esprit vagabondait encore dans ses souvenirs.

*

Descendant du fiacre Arthur régla la course d’une poignée de liards puis se retourna vers l’entrée imposante de la demeure qui lui faisait face. Une volée de marches donnait sur une grande porte en bois sur laquelle une tête de lion en fer forgé pendait. Se dirigeant vers celui-ci il l’actionna et attendit le cœur battant, le mouchoir toujours dans sa poche. Un homme en livrée entrouvrit la porte et se figea dans une attitude hautaine.

–          Oui que puis-je pour vous Monsieur?

–          Bonjour, excusez-moi, je me nomme Arthur d’Astignac, je souhaiterai m’entretenir avec quelqu’un de la maison de Fornelle. J’ai un objet qui leur appartient.

–          Veuillez me pardonnez Monsieur, mais puis-je savoir de quoi il s’agit?

Une voix se fit entendre derrière le domestique.

–          Ferdinand que se passe-t-il?

–          Rien Madame, un étranger souhaite entretenir
quelqu’un à propos d’un objet perdu. Je pense que ce monsieur s’est probablement trompé d’adresse. N’est-ce pas Monsieur d’Astignac?

Arthur sentit sa gorge se nouer. En effet comment avait-il pu penser qu’un tel mouchoir pouvait avoir la moindre valeur pour sa propriétaire. Décidé malgré tout à ne pas être venu pour rien il interpella le domestique d’une voix plus forte que nécessaire.

–          Ecoutez, je possède un objet appartenant à Madame de Fornelle que je souhaite lui rendre. Pourriez-vous au moins lui faire la commission.

Devant le regard courroucé de l’homme il comprit qu’il avait visé juste et que la voix devait être celle de Madame de Fornelle. Une voix étrangement jeune et cristalline, lui qui l’imaginait déjà d’un certain âge et particulièrement guindée.

–          Ferdinand voyons ne laissez pas cette personne sur le pas de la porte. Faites le entrer dans le petit salon voulez-vous?

Ferdinand se retira et ouvrit la porte suffisamment pour qu’Arthur puisse pénétrer dans la demeure. Son regard ne laissait aucun doute quant au fait qu’il aurait préféré lui claquer la porte au nez.

–          Si Monsieur veut bien se donner la peine?

Ferdinand tendait la main ouverte paume vers le haut. Arthur retira son couvre-chef et son manteau. Puis se délesta de ses bottines à côté des chaussures alignées sous un meuble à la marqueterie impeccable. A son sommet un délicat vase taillé scintillait. Suivant les indications de Ferdinand il s’enfonça dans la maison. Les murs étaient couverts de portraits peints avec plus ou moins de talent. L’ensemble ressemblait plus à une sorte de Mausolée en souvenir à une dynastie éteinte qu’à une demeure vivante. D’ailleurs l’entrée dans le salon sembla confirmer ses pensées. Divers objets sans liens apparents se trouvaient assemblés dans cette pièce. Ferdinand lui indiqua un divan en velours puis se retira sans plus lui adresser la parole.

Arthur tripotait compulsivement le mouchoir dans sa poche. Il n’était pas à l’aise dans cette demeure. Comment allait-il justifier à la maitresse de maison que sa visite n’était que pour un mouchoir de rien du tout. Il était tellement plongé dans ses pensées, le regard sur un magnifique tapis de laine qui recouvrait le sol qu’il ne vit ni n’entendit pas Mme de Fornelle entrer dans la pièce. Ce n’est qu’en voyant deux pieds élégants pénétrer son champ de vision qu’il sursauta, se relevant avec difficulté de l’assise trop molle.

–          Mme de Fornelle je présume? Je me nomme Arthur d’Astignac. Pardonnez mon intrusion en votre demeure.

–          Bonjour Mr d’Astignac.

La jeune femme tendit sa main gantée. Arthur s’inclina pour lui faire un baise main ses lèvres frôlant à peine le gant. Ses narines frémirent, l’odeur sucrée était celle du petit mouchoir qu’il avait dans la poche. Un frisson descendit le long de sa nuque  et il sentit ses joues rosir. Remarquant sa gêne, Mme de Fornelle leva la main vers le haut pour lui signifier de se relever.

Arthur plongea son regard dans les yeux amusés de Mme de Fornelle. Il avait rarement vu une telle beauté et resta figé. Ses longs cheveux noirs cascadaient en boucles sur ses épaules gracieuses. Ses grands yeux pétillaient et son sourire ajoutait à tout ça un charme fou. Arthur sentit son cœur s’emballer et sa gorge s’assécher.

–          Alors Mr D’Astignac, que possédez-vous qui m’appartienne et qui mérite que vous fassiez une visite pour me le rendre? Pardonnez mon impolitesse, mais je ne vous ai jamais vu par ici et j’ai tendance à croire que vous n’habitez pas cette partie de la ville je me trompe?

Arthur se racla la gorge pour éviter que sa voix ne trahisse son trouble.

–          En effet Madame, je me promenais ce matin lorsque je suis entré en possession d’un de vos effets de façon tout à fait inopinée.

Joignant le geste à la parole, il extirpa de sa poche le petit mouchoir blanc. Malheureusement ses diverses manipulations avaient seulement eu pour effet de le salir encore plus qu’il ne l’était au départ. Se sentant honteux de présenter un tel objet devant elle il ne put réprimer une excuse. La maitresse de maison eu la seule réaction qu’il n’aurait pas imaginé. Elle se mit à rire avec naturel. Arthur se sentait mal à l’aise, il avait l’impression qu’elle se moquait de ce pauvre bougre qui était venu lui rendre un mouchoir crotté. Essuyant une larme au coin de l’œil du bout d’un doigt elle se dépêcha de le rassurer.

–          Ne vous méprenez pas mon cher, mais vous êtes surprenant. Je m’attendais à un objet de grande valeur ou au moins ayant nécessité qu’un gentilhomme tel que vous l’apporte en mains propres. Mais un mouchoir? Non définitivement ça ne m’était pas venu à l’esprit. Monsieur d’Astignac vous êtes très gentil. Puis je me permettre de vous offrir une tasse de thé? J’allais prendre une collation.

Arthur la main en suspens avec le mouchoir entre ses doigts acquiesça d’un signe de tête.

–          Oui merci c’est très aimable à vous. Où dois-je poser ce mouchoir?

D’un rapide regard circulaire il tentait d’évaluer où la jeune femme allait lui faire déposer l’objet du délit.

–          Et bien gardez le donc puisqu’il vous semble de valeur dit-elle en souriant. Vous savez je ne m’en étais pas même rendu compte. Et puis ça vous permettra de vous souvenir de cet étrange instant. Je ne devrais pas, mais pourquoi avez-vous eu envie de me le ramener?

–          Je ne me suis pas posé la question. Lorsque j’ai vu les armoiries il me semblait important de rendre cet objet à son propriétaire. Maintenant je dois vous avouer que j’ai l’impression d’avoir été un peu trop prompt à réagir.

–          Mais non c’est exquis de votre part. Tenez voici la collation dont je vous parlais.

Une jeune femme en tenue de domestique entra poussant un petit chariot devant elle. S’arrêtant à l’orée du tapis, elle se saisit du plateau en bois qu’il transportait et vint le poser sur un petit guéridon à proximité de Mme de Fornelle. Elle assura le service pour sa maitresse puis elle se tourna vers Arthur.

–          Comment aimez-vous votre thé Monsieur?

–          Je vois du citron sur votre plateau, j’en veux bien un trait ainsi qu’un nuage de lait merci.

Mme de Fornelle attendit que la jeune servante quitte la pièce pour reprendre la parole.

–          Parlez-moi un peu de vous Mr d’Astignac? J’ai peu de visites pour être honnête. Et mes rares sorties sont toujours avec mes amies, ce qui limite un peu les nouvelles rencontres.

–          Et bien Madame, je suis au service du Duc de Paris. C’est lui d’ailleurs qui m’a livré votre nom au vue de vos armoiries, je dois avouer ma maigre connaissance à ce sujet. Disons que je suis un messager un peu particulier. Je m’occupe de courrier qu’il faut remettre en mains propres habituellement.

–          Ceci explique peut-être cela. C’est sûrement à cause de votre métier que vous avez eu envie de me rendre ce mouchoir en mains propres.

Elle se mit à rire doucement de sa propre plaisanterie. Arthur se dérida un instant. Comment ne pas apprécier la candide gaieté dont faisait preuve cette jeune femme. La regardant à nouveau dans les yeux il sentit à nouveau son cœur s’emballer. Ses mains tremblèrent un instant faisant s’entrechoquer la tasse et la sous tasse en porcelaine.

–          Auriez-vous froid Monsieur? Voulez-vous que je fasse attiser le feu peut être?

–          Non Madame, pardonnez-moi, je n’ai guère l’habitude de ce genre de réactions. Votre thé est délicieux. Mais je vais devoir vous quitter. J’ai encore des affaires qui m’attendent et je n’ai que trop déjà consommé de votre temps.

–          J’en suis navrée, j’ai passé un moment très agréable. Me trouveriez-vous cavalière de vous proposer de m’accompagner demain? Je devais faire une promenade au jardin d’hiver mais il se trouve que mon amie est souffrante. C’est l’une de mes seules sorties de la semaine et je dois dire qu’y aller seule me semble une fort mauvaise idée. Auriez-vous l’obligeance de me servir d’accompagnant?

Arthur sentit son cœur faire un bond. Il déposa la soucoupe avant de renverser son reste de thé. Essuyant ses mains devenues moites sur son pantalon il baissa la tête pour répondre.

–          Ce serait un grand plaisir Madame. Dites-moi comment vous souhaitez vous organiser?

–          Disons rendez-vous demain matin à 10h à la porte principale? Sur la droite vous trouverez des bancs abrités des intempéries, je vous y attendrai.

–          Qu’il en soit fait selon votre désir Madame. Je vous prie de bien vouloir m’accorder congé.

–          Merci pour la visite Monsieur d’Astignac.

*

Arthur entendit l’arbitre du duel égrener à nouveau les règles. Le duel était un duel d’honneur. Il était hors de question qu’il s’achève avant la mort de l’un des deux combattants. L’arbitre finissait de présenter les témoins puis commença le décompte avant que l’échange ne commence. Son adversaire se jeta en avant la bouche entrouverte dans un cri de rage silencieux. Arthur fit un pas de côté esquivant la lame pointé en avant. Son adversaire glissa légèrement mais se retourna promptement pour lui faire face à nouveau. Arthur n’arrivait pas à détester cet homme. Il se contenta de parer un coup de taille avant de bouger légèrement sur ses appuis. Cet homme devait être un redoutable bretteur, mais la haine qu’il vouait à Arthur lui faisait perdre ses moyens. L’homme ahanait dans le froid mordant. Son haleine formait un brouillard givré qui rendait son visage tordu par la colère presque inhumain. Arthur parait avec facilité mais chaque coup que son épée encaissait lui meurtrissait les articulations et les muscles. La force déployée par cet homme était déconcertante. Cherchant un instant de calme pour reposer son bras, il tenta de désarmer son adversaire par une botte bien placée. Mais l’homme contre attaqua et Arthur sentit une étrange morsure sur le visage. Reculant d’un bond, il sentit une étrange chaleur envahir sa joue. L’arbitre fit cesser l’assaut. Un de ses témoins s’approcha un mouchoir à la main pour essuyer l’estafilade qui avait entaillée sa joue. A la vue de ce mouchoir couvert de sang son esprit vagabonda à nouveau dans ses souvenirs.

*

Comme prévu Arthur se présenta aux grilles du jardin d’hiver à 10h00 le lendemain matin. Même si la ville était couverte de givre, la neige n’était pas encore de la partie.

Après son rendez-vous la veille, il était rentré chez lui à pieds. Il avait besoin de s’aérer et de reprendre ses esprits. La jeune femme qu’il avait vue l’avait déstabilisé. Difficile de résister à ses charmes, surtout qu’il avait l’impression qu’elle n’avait pas été insensible aux siens. Pourtant quelque chose clochait dans cette belle rencontre. Les armoiries, la demeure, il paraissait improbable qu’une femme de cette condition ne soit pas mariée. Lorsqu’il arriva chez lui il lava le mouchoir de la saleté, essayant de ne pas entièrement le mouiller. Puis il le fit sécher devant la cheminée qui rayonnait dans sa petite chambre. Lorsqu’il se leva le matin, il le porta à ses narines. Le parfum sucré était encore présent et lui fit tourner la tête très agréablement. Le pliant soigneusement il le rangea dans une poche pour le garder sur lui.

Une fois passé les grilles il se rendit où la jeune femme lui avait donné rendez-vous. Les bancs étaient vides et un instant il eut l’impression d’avoir été naïf de croire qu’elle viendrait. Alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour il aperçut une jeune femme qui semblait absorbée dans la contemplation d’un massif de roses. Les fleurs étaient écloses sous les serres. Et pourtant leur beauté était éclipsée par celle de la jeune femme. Arthur tremblant s’approcha lentement, essayant de masquer son trouble avant de la rejoindre. Etait-ce le regard insistant d’Arthur qu’elle ressentit, toujours est-il qu’elle se retourna et lui sourit.

–          Vous êtes ponctuel Mr d’Astignac, je suis ravie que vous soyez venu. J’avais peur que vous ne me laissiez seule pour tout dire.

–          J’avais peur que vous ne m’ayez joué un vilain tour ne vous voyant pas sur l’un des bancs. Il baissa le regard.

–          Mr d’Astignac, voilà une fort mauvaise pensée. Pour la peine donnez-moi le bras je vous prie.

Arthur n’eut pas à se faire prier et tendit son avant-bras pour que la jeune femme y enlace sa main. Puis il la suivit dans ses déambulations au sein des jardins. Arthur n’y était pas venu depuis une éternité. Son travail et ses différentes missions le gardaient souvent éloigné de la ville pour de longues périodes. Et lorsqu’il était dans la capitale il n’avait que peu de temps à consacrer à ses loisirs. Mme de Fornelle semblait érudite en matière de botanique. Il découvrit un univers qu’il ne connaissait pas et dont il appréciait les détails en sa charmante compagnie. Comme le jour précédent, Mme de Fornelle semblait être la joie incarnée. Elle souriait et riait pour un rien. S’extasiant parfois devant une fleur comme une petite fille. Arthur trouvait touchant qu’une femme de son monde puisse ainsi se montrer tellement enjouée et proche de la nature. Le moment durant, les langues se déliant il osa poser les questions qui le chiffonnaient.

–          Pardonnez-moi si je vous semble cavalier, mais puis je vous poser certaines questions personnelles?

–          Mais faites Monsieur d’Astignac, faites, que voudriez-vous savoir?

–          Et bien ne connaissant pas votre famille, je me demandais un peu son histoire?

–          Ma famille Monsieur? Vous vous trompez, je ne suis une de Fornelle que de par mon époux. Ne me regardez pas avec cette surprise dans le regard. Vous n’osiez me le demander n’est-ce pas?

–          Oui… Oui en effet.

–          Je me prénomme Marguerite. Marguerite laforêt. Je ne suis pas noble de naissance vous voyez. Disons que mon père m’a négociée pour acquérir quelque noblesse. Non pas que je n’aime mon mari. Ne vous méprenez pas. Disons que je suis une femme comblée, j’ai un train de vie qu’on m’envie. Mais mon époux n’est pas un homme particulièrement facile à vivre. Je suis pour lui une sorte de trophée qu’il aime à exhiber dans les salons où il est invité. Pour le reste il est toujours par monts et par vaux. Ne me laissant qu’une relative liberté. Vous voyez comme ce jour qui est mon seul jour de sortie autorisée. Il ne faut pas risquer d’abîmer les objets les plus précieux que l’on possède n’est-ce pas?

Arthur sentit un pincement au cœur. Devant la joie rayonnante de la jeune femme il n’aurait jamais pu imaginer la détresse qui transparaissait dans ses mots. S’arrêtant un instant il porta sa seconde main à celle de la jeune femme. La couvrant comme on couvre un petit oiseau blessé. Alors que son propre regard était empli de tristesse, elle lui souriait.

–          Et bien Mr d’Astignac, seriez-vous émotif? Je vis tout ceci fort bien. Grâce à moi, mon père et mes frères sont désormais propriétaires. Je suis leur fierté vous savez? Après tout, j’ai réussi, je suis une femme du monde. Et puis pour tout vous dire.

Elle approcha son visage d’Arthur qui se pencha pour recueillir sa confidence à l’oreille.

–          Mon époux n’a jamais consommé notre mariage. Je pense qu’il n’as pas le goût pour ces choses-là. Je ne suis donc ni maltraitée, ni violentée. Comment pourrais-je avoir à me plaindre?

Arthur rougit jusqu’aux oreilles. La jeune femme souriait à nouveau. Il n’arrivait pas à savoir si elle faisait exprès de le choquer ou si elle était simplement tellement naturelle qu’elle en oubliait les convenances. Se raclant la gorge, il fit comme s’il n’avait pas entendu ses confidences. Lui tirant légèrement sur le bras il lui fit reprendre la promenade. Tiraillé entre plusieurs émotions il décida qu’il devait reprendre la discussion.

–          Je suis navré, Marguerite, sincèrement navré. Non ça n’est pas la vérité, je trouve ça triste qu’une si belle jeune femme soit ainsi délaissée. Regardez ces fleurs. Elles sont sous serre, on ne peut les toucher, les sentir. C’est un peu l’effet que vous me faites. Elles sont magnifiques certes, mais pour qui? Pour quoi? Elles mourront sans jamais avoir apporté d’émotion à quelqu’un. Elles n’auront pas été caressées, elles n’auront pas été source de bonheur. Ou alors un bonheur fugace, visuel.

–          Arthur vous me gênez.

En effet Marguerite avait les joues roses ce qu’Arthur n’avait jamais pu observer jusque-là. S’arrêtant sur le chemin et après avoir vérifié qu’aucun passant n’était en vue, il prit entre ses mains gantées le visage de Marguerite et les yeux plongés dans les siens il vint déposer délicatement un baiser sur ses lèvres. Marguerite ne le repoussant pas, il devint plus hardi et l’embrassa fougueusement. Ne s’arrêtant que pour leur permettre de reprendre leur souffle. Puis lui redonnant le bras ils reprirent leur balade.

*

L’arbitre du duel venait de vérifier la coupure. Rien qui n’empêcha que le duel continu. Arthur se remit en position. Son adversaire avait un rictus de victoire. Comme si cette petite touche avait scellée l’issue du duel. Son regard était cruel. Arthur se demandait presque si il n’avait pas dans l’idée de le faire souffrir le plus possible avant de l’achever. L’arbitre décompta la reprise du combat. L’homme plongea en avant tentant de l’embrocher. Arthur d’un pas de côté évita la lame et d’un mouvement de poignet taillada le cuir du gant de la main d’arme de son adversaire. Jurant, celui-ci tenta de ramener la lame en arrière par un mouvement circulaire pour toucher Arthur qui vif semblait impossible à atteindre. Les passes d’armes devinrent moins violentes mais plus subtiles. Son adversaire ne semblait pas avoir été touché par la lame pourtant ses coups étaient moins violents. Et il semblait parfois grimacer. Les épées s’entrechoquaient dans l’air baigné de flocons. Le froid de l’acier dans le froid de l’air, un ton sur ton qui se trouva gâché lorsqu’Arthur remarqua des larges bandes rougies dans la neige. Prenant quelques pas de recul il toucha sa joue, mais son gant ne révéla que de fines traces de sang. Son adversaire revenait à la charge l’empêchant de trouver la raison de ce sang. Parant le coup il enroula sa lame jusqu’à la garde de son adversaire et la fit jaillir de sa main.

Le duel s’arrêta, il était totalement interdit de tuer un adversaire désarmé. La lame gisait dans la neige à quelques pas. Arthur remarqua alors que le sang goûtait de la main de son adversaire. Appelant l’arbitre il fit venir aussi les témoins de celui-ci pour qu’ils le soignent ou du moins constatent si le duel pouvait continuer ou pas. Prenant un peu de champ, il se rendit compte que la neige tombait de plus en plus violemment. Tel un voile épais, il n’apercevait presque plus les contours de la clairière dans laquelle se déroulait le duel. Une blancheur virginale, comme un mouchoir qui aurait été répandu tout autour d’eux. Assourdissant et couvrant les environs.

*

Lorsque le Duc l’avait convié ce jour-là il venait de quitter Marguerite depuis peu. Une mission importante allait lui être confiée et il serait absent plusieurs jours voir plusieurs semaines. Marguerite lui avait alors demandé.

–          Arthur? As-tu toujours le mouchoir que je t’ai offert le jour de notre première rencontre?

–          Oui bien entendu. Je l’ai toujours sur moi. Il ne me quitte pas, ton parfum y était imprégné, même si je dois dire qu’il n’est plus vraiment odorant.

–          Alors donne-le-moi s’il te plait?

Arthur obéit et tendit le mouchoir à Marguerite. Celle-ci le frotta à son col et sur son cou. Puis de ses lèvres peintes elle vint l’embrasser, y laissant une empreinte carmin.

–          Voilà, comme ça tu pars avec un peu de moi. Je vais me languir pendant ton absence. Jamais je n’aurais pu imaginer combien tu deviendrais important pour moi.

Arthur recueillit le mouchoir comme une relique, le plia avec précaution puis le portant à son nez sourit à Marguerite. Il le rangea ensuite dans la poche intérieure de son manteau en cuir. Après un long baiser il quitta Marguerite pour rejoindre le Duc.

Lorsqu’il entra dans le bureau, le Duc s’entretenait avec un homme qu’il ne connaissait pas. Il était de haute taille et devait probablement être aussi âgé que son employeur. La discussion s’interrompit. Le Duc vint l’accueillir et lui présenta son interlocuteur.

–          Voici Mr de Fornelle. Il a une mission à vous confier et je tiens à ce que vous l’accomplissiez avec toute la rigueur et le sérieux que je vous connais.

–          Bien Monsieur ânonna Arthur stupéfait.

–          Bonjour, vous ne me connaissez pas, mais j’ai beaucoup entendu parler de votre travail. Si je fais appel à vous c’est pour une mission délicate. Monsieur le Duc m’a vanté votre discrétion. Il se trouve que j’ai un petit contentieux à régler. Le père de mon épouse que j’ai fort bien doté ne me règle plus depuis quelques temps les sommes qu’il me doit. J’ai essayé la douceur, la gentillesse, mais maintenant il faut je crois faire preuve de plus de fermeté.

–          Vous l’aurez compris reprit le Duc. Il est nécessaire que tout ceci soit fait avec la plus grande prudence.

–          Je souhaite que vous apportiez un message et que vous fassiez au passage un exemple. Le père de mon épouse a 3 fils. Il me parait nécessaire que vous ôtiez la vie du plus jeune. C’est le plus oisif et le plus rebelle. Il ne me serait pas étonnant que le refus de payer de son père soit de son fait. Même si ce vieux grigou doit comprendre le message, il est bien entendu que je ne vous connais pas et que vous ferez en sorte qu’on ne puisse remonter jusqu’à moi.

–          Voilà pourquoi compléta le Duc, il est essentiel que ce soit vous qui vous en chargiez. Vous êtes de loin mon meilleur élément. Il est important que le message soit délivré dans les plus brefs délais, mais il vous faudra trouver le meilleur moment pour le faire. Avez-vous emmené le laisser passer comme convenu que je vous le paraphe?

–          Bien sûr Monsieur.

Arthur tremblant plongea la main dans la poche intérieure de son manteau en cuir pour en retirer le précieux sésame.  L’émotion l’étreignant il accrocha le mouchoir de Marguerite qu’il fit choir au moment où il tendait le parchemin au Duc. De Fornelle se pencha pour le ramasser, et se figea au moment où il reconnut les armoiries. Son visage perdit un instant toute couleur avant de se gorger de sang. Et c’est avec colère qu’il prit le Duc à témoin pour déclarer un duel d’honneur à Arthur.

–          Je souhaite laver mon honneur sur le champ! Faites organiser un duel avec ce brigand. Regardez!

Tendant le mouchoir devant lui il prenait le Duc de Paris à partie.

–          Regardez que diable! Cet homme porte un mouchoir de mon épouse et les traces d’un baiser. Comment ais je pu faire appel à son aide. Vous m’aviez caché que votre homme était un joli-cœur qui abusait de la faiblesse des femmes du monde. Je veux réparation et je le veux maintenant!

Le Duc de Paris semblait à la fois surpris et gêné. Se retournant vers Arthur son regard semblait laisser apparaitre l’incompréhension et la déception. Se confondant en excuses il fit joindre un arbitre de duel et proposa aux deux adversaires des témoins choisis avec soin parmi sa maisonnée. Puis il les fit accompagner dans deux calèches distinctes en une clairière à la périphérie de la ville. S’asseyant à son bureau après leur départ il prit sa tête entre ses mains. Lui qui aimait tout garder sous contrôle se trouvait bien dépourvu dans cette affaire. Pestant il estima qu’Arthur serait certes une grande perte mais qu’il serait toujours remplaçable.

*

Le temps semblait ralentit. Suivant le rythme lent des flocons qui tombaient. Arthur s’approcha un peu pour voir la blessure. Le poignet de Monsieur de Fornelle était méchamment coupé. Le sang coulait malgré le bandage que venait de faire l’un des témoins. Arthur n’appréciait pas la tournure que prenait ce duel. Il ne voulait surtout pas abuser de la faiblesse de cet homme. S’adressant à l’arbitre il dit:

–          Excusez-moi, mais au vu de cette blessure il me parait déraisonnable de continuer le duel. Ne pouvons-nous pas le remettre à plus tard, lorsqu’elle sera guérie par exemple?

L’arbitre semblait acquiescer à ses paroles de bon sens. Se retournant vers Monsieur de Fornelle, il s’apprêtait à lui indiquer qu’en effet le duel devrait attendre un peu.

De Fornelle eructa plus qu’il ne parla avant même que l’arbitre n’ouvre la bouche:

–          Freluquet! De quel droit essayez-vous de mettre fin à ce duel? Cela ne vous a pas suffi de souiller mon honneur et celui de ma maison? D’avoir souillé aussi mon bien le plus précieux? Faut-il en plus que vous tentiez de m’humilier? Pour qui vous prenez vous? Je n’ai pas peur de vous et je me sens parfaitement capable de continuer ce duel.

–          Monsieur tenta Arthur, je comprends votre colère, mais de grâce il ne me parait pas équitable que nous allions jusqu’au bout dans de pareilles conditions.

–          Mais c’est un comble! C’est un duel à mort jeune homme! Vous allez reprendre le combat soyez en sûr! Même si je dois vous y obliger.

A ces mots de Fornelle se précipita en avant le regard noir. Un râle de rage marqua son attaque. Il percuta Arthur à la poitrine qui glissa sur la neige et partit en arrière entrainant son adversaire dans l’élan. Son coude se planta dans l’épaisse couche de neige, l’épée qu’il avait toujours à la main se retrouvant dressée devant lui. De Fornelle emporté par la chute s’y empala violemment. La lame ressortant dans son dos avec un bruit de craquement fort désagréable. Son regard un instant plus tôt empli de colère était maintenant la surprise incarnée. Arthur laissa échapper un cri mais l’homme était déjà tombé gisant sur lui.

Les témoins et l’arbitre retirèrent le corps de Monsieur de Fornelle d’Arthur. L’arbitre déclara la mort et la fin du duel dans les règles. Arthur mal à l’aise attendait patiemment, essuyant son épée dans la neige épaisse pour en retirer les dernières traces de sang. Les témoins se saluèrent et scellèrent la chose par une poignée de mains. Ensuite l’arbitre vint saluer Arthur et il fut autorisé à quitter les lieux, la décision de justice ayant été rendue par les armes.

Rentré auprès du Duc de Paris, celui-ci étonné le salua. Mais lui signifia qu’après une pareille histoire il semblait difficile d’employer à nouveau Arthur même de manière secrète. Rapidement la rumeur allait prendre possession de ce fait divers et le Duc perdrait probablement des contrats s’il ne mettait pas un terme à leur relation de travail.

Arthur rejoignit Marguerite plus tard dans la soirée, sa coupure à la joue recousue. Il s’excusa et lui expliqua les circonstances du drame. La jeune femme l’écoutait dans un silence religieux. Aucune émotion particulière ne semblait se peindre sur son visage. Puis il lui avoua l’ordre de mission que Monsieur de Fornelle lui avait confié. Baissant les yeux n’ayant pas le courage d’affronter la douleur dans le regard de Marguerite. Celle-ci se jeta dans ses bras et pleura à chaudes larmes. Non pas la mort de son triste époux, mais la vie épargnée à son jeune frère. Lui prenant le menton entre ses doigts il vint l’embrasser doucement, la serrant dans ses bras avec force. La jeune femme s’abandonna contre Arthur en sanglotant. Arthur sentit un poids quitter son corps. Maintenant Marguerite était libre de toute contrainte, et il était peut-être temps qu’il change de profession.