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Lo prouvençau

Nous roulions depuis deux heures en rase campagne, de ces routes sur lesquelles on se rend compte à quel point le confort de l’électricité dans nos villes peut venir à nous manquer parfois. Les phares de la voiture avaient bien du mal à transpercer les ténèbres nous entourant. Et nous ne pouvions guère envisager le décor nous environnant à plus de quelques mètres. L’absence de lune et les nuages cachant la lumière habituellement diffuse mais suffisante des étoiles imprégnait l’air d’une sorte d’aura suffocante. Jennifer dormait sur le siège passager, et malgré mes tentatives répétées pour me tenir éveillé j’avais bien du mal à ne pas piquer du nez. La monotonie de cette route aux longues lignes droites, le silence environnant, la solitude qui donnait l’impression que toute vie avait quitté cette terre, tout concordait pour que le sommeil s’insinue en moi seconde après seconde.

Tripotant le poste pour en sortir une musique à même de me tenir en éveil, je manquais presque le panneau indiquant une auberge sur ma droite. Le temps de réagir je freinais d’un coup sec réveillant Jennifer qui se mit à hurler pensant que nous avions un accident. La rassurant je lui indiquais seulement dans le rétroviseur le panneau dont la silhouette squelettique rappelait un épouvantail qu’on aurait planté là pour effrayer les corbeaux.

Enclenchant la marche arrière je vins me poster devant le panneau pour l’éclairer de mes phares.

« Lo prouvençau » suivi d’une distance de deux kilomètres, comme un havre de paix promis dans le tumulte d’une vie déserte, je m’engageais sur la route fort mal entretenue qui ressemblait plus à un chemin de campagne qu’à autre chose. Jennifer n’arrivait plus à trouver le sommeil et regardait inquiète les ombres enveloppant la campagne. Quelques bosquets d’arbres décharnés faisaient dégouliner leurs branches chétives quasiment à hauteur de la voiture, et parfois le crissement de celles-ci sur le toit nous faisait sursauter même si nous savions parfaitement l’origine du bruit. Ce n’est pas sans un certain soulagement que je vis se dessiner quelque part au milieu des arbres épars une propriété aux murs hauts dont le fronton indiquait que nous avions trouvé notre destination.

Dans la noirceur de cette nuit sans lune j’éprouvais une sorte de reconnaissance sans borne pour les lumières que je voyais aux fenêtres du rez-de-chaussée de ce que j’aurais qualifié de mas typiquement provençal. Une bâtisse courte avec un seul étage, mélange métissé entre l’hacienda mexicaine et la ferme française. Des graviers marquaient le chemin jusqu’à une cour dans laquelle s’alignait quelques voitures dont la plupart étaient comme nous. Des voyageurs fourbus arrivés dans un port inconnu, sans attache, et cherchant simplement à se reposer et à prendre des forces avant de retourner affronter les éléments. Alors que j’aidais Jennifer à marcher un peu afin que la circulation reprenne dans ses jambes, je remarquais la quiétude qui régnait sur la demeure. L’étage était entièrement éteint et à n’en pas douter vu l’heure tardive il ne devait rester nul convive avec qui partager un petit bout de repas. Avant même que nous ayons atteint le seuil, la porte s’ouvrait sur une femme au charme trouble, grande, brune, une peau marquée par le soleil et un regard dont la noirceur d’encre rivalisait avec le ciel de la nuit. Nous accueillant, elle nous fit entrer dans la maison et nous fit déposer nos quelques bagages nécessaires près de ce qui semblait être l’accueil.

D’une voix à l’accent du sud marqué, elle nous proposa une petite collation avant de nous guider à notre chambre nous demandant quelques minutes pour la préparer. Nous n’avions rien mangé de la journée et l’angoisse qui lentement nous quittait nous avait laissé un creux à l’estomac. Suivant notre hôtesse nous fûmes introduits dans une salle en passant sous une arche de pierre. Les tables étaient toutes débarrassées à l’exception d’une seule vers laquelle elle nous guida. Je ne manquais pas de me demander si chaque soir ils gardaient une place pour les voyageurs égarés ou les retardataires.

Une fois installé, elle vint nous proposer les plats du jour écrits à la craie sur une ardoise posée en équilibre sur le long bar en bois qui coupait la partie cuisine de la salle à manger.

« tourto al fourestié » trônait solitaire d’une écriture cursive élégante et appliquée. Imaginant une tourte à la viande et aux champignons de par le nom, je commandais et Jennifer qui n’était pas très à l’aise avec les plats trop lourds le soir préféra commander une salade provençale comme le lui proposa notre désormais serveuse-réceptionniste. N’ayant guère envie de boire du vin à pareille heure nous attendions sagement en buvant parcimonieusement nos verres d’eau que nos plats arrivent. Lorsque ceux-ci traversèrent la salle une odeur douce et parfumée nous emplit les narines. Le chef devait avoir une formation très aboutie, car la présentation des plats même à cette heure de la nuit étaient impeccables, digne des plus grandes tables. Perçant la croute de ma tourte de la pointe du couteau j’en fis émerger un nuage de vapeur légèrement odorant, qui me mit l’eau à la bouche immédiatement. Jennifer avait déjà fondue sur sa salade et mangeait voracement les morceaux de viande qu’elle contenait, ne cessant de vanter les mérites du chef qui avait su garder le moelleux de ceux-ci et un goût absolument unique. Regardant sur la table je ne vis aucune trace de sel ou de poivre. Ne sachant pas si la patronne reviendrait rapidement en salle nous demander si tout allait bien et ne pouvant manger que lorsque j’avais ajouté une forte quantité de sel je me levais et me dirigeais vers les cuisines. Une bonne odeur de plats qui mijotent semblait en émaner et cette odeur avec un parfum incroyable qui me mettait immanquablement l’eau à la bouche au point que je me sentis avaler ma salive un peu bruyamment alors que je posais la main sur la porte battante.

Au travers du hublot une scène d’horreur m’assaillit, dans la grande cuisine, des litres de sang semblaient avoir été répandus sur les murs, les sols et les appareils. Je n’avais jamais mis les pieds dans une grande cuisine gastronomique mais je n’imaginais pas qu’elle puisse à ce point ressembler à un abattoir. Un haut le cœur me pris violemment aussitôt chassé par la faim alors que l’odeur douce de je ne sais quel plat venait chatouiller mes narines. Poussant la porte j’osais mettre un pied dans la cuisine et manquait glisser sur une flaque de sang. Je m’aperçus alors qu’il était relativement frais et d’une belle couleur pourpre. Me retenant à la porte battante je cherchais des yeux mon hôtesse ou le cuisinier mais la cuisine semblait totalement vide. Plusieurs immenses marmites étaient sur le feu, de grands fours semblaient faire cuire des plats tous plus appétissants les uns que les autres. Je ne voyais pas les restes de l’animal qui avait été saigné un peu plus tôt dans la cuisine, mais maintenant j’imaginais bien que les propriétaires devaient préparer tout le nécessaire pour nettoyer le chantier des cuisines. Je repérais devant moi dans une giclée de sang, une salière et une poivrière que j’essuyais rapidement d’un torchon relativement propre trouvé sur un plan de travail.

C’est en me retournant que je vis les restes comme balancés dans un recoin de la pièce qui n’était pas visible par les portes battantes. Je ne sais si ce sont les morceaux que j’y découvris ou bien les vêtements et autres affaires mélangées aux morceaux de chair sanguinolente qui eurent raison de mon esprit. Un spasme violent me retourna l’estomac que j’avais fort heureusement vide. Je remarquais alors près d’une planchette des os sur lesquels quelques bouts de chair pendaient encore. Je reconnus à la découpe des
morceaux restés sur la planchette les petits morceaux de viande qui composaient la salade de Jennifer. Glissant sur le sang répandu sur le sol je me projetais vers la salle pour y cueillir Jennifer et essayer de nous enfuir de cet enfer. Je pénétrais comme une furie dans la salle à manger et ne me rendit compte de la fixité du regard de Jennifer que lorsque je pu voir qu’elle avait une plaie béante au niveau de la poitrine, qui avait imbibé de sans le pull en laine qu’elle portait. Ainsi qu’une coupure ouvrant une bouche immonde au niveau de son cou d’où pulsait encore quelques jets spasmodiques de sang. Ne voyant personne autour de nous et pris de panique j’attrapais ma veste et entrepris d’ouvrir une fenêtre de la pièce afin de m’enfuir le plus rapidement possible de ce lieu sans passer par les endroits où j’imaginais les propriétaires m’attendant prêt à me faire subir le même sort.

Plongeant dans le noir je m’affalais dans un massif de rosiers me griffant et me faisant saigner de multiples plaies causées par les épines. Mes yeux s’habituaient petit à petit à la noirceur d’encre de la nuit et je me glissais aussi doucement que possible vers l’angle de la bâtisse qui me cachait la cour et les véhicules. Pris d’un violent accès de panique je me lançais sans réfléchir sur les graviers, appuyant sur la clé pour ouvrir les portières. Je rentrais dans la voiture d’un mouvement rapide et refermait les portières de manière sécurisées avant de lancer le moteur encore chaud. En m’enfuyant de l’Hacienda je heurtais quelque chose sur lequel je roulais mais je ne m’arrêtais pas tant j’étais paniqué. Fonçant trop vite sur le chemin manquant plusieurs fois m’enfoncer dans les ornières de celui-ci mais n’arrivant pas à contrôler ni mon corps ni mon esprit. Ma voiture s’emballa et je sortais de la propriété à une allure si vive que je ne vis pas le véhicule qui remontait le chemin vers moi.

Ce n’est qu’en me réveillant du coma, plusieurs mois plus tard que je découvris que grâce à mon accident qui couta la vie au vrp qui cherchait l’auberge pour passer la nuit, les propriétaires furent arrêtés et condamnés à la prison à perpétuité pour de nombreux meurtres. D’après leurs aveux tous les soirs d’Halloween ils étaient pris d’une folie meurtrière et proposaient des menus à base de viande de leurs victimes. J’appris aussi ce jour là que la tourte dont j’avais passé commande était en fait une « tourte à l’étranger » ce qui m’ôta pour toujours le goût de l’exotisme et des langues inconnues.

 

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